Ils écrivaient pour être lus

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La littérature numérique en était encore à ses premières pages. Les liseuses restaient l’apanage d’une élite un peu snob, les écrivains « en ligne », quant à eux, n’existaient pour ainsi dire pas, ou si peu aux yeux du commun. La société de l’époque s’accrochait à la sagesse ancestrale, verba volant scripta manent, l’écriture virtuelle ne résistait pas au bon sens populaire qui veut qu’une œuvre soit tangible ou qu’elle ne soit pas. Des Saint Thomas pudibonds accusaient dans leurs livres papier les livres électroniques, prophétisant l’apocalypse, justifiant leurs diatribes d’un autre âge par des arguments fallacieux, encourageant leurs lecteurs au plaisir de la sacro sainte odeur de l’encre mais tout ça n’était qu’extrême onction… On ne pourrait indéfiniment ignorer que « le public » était de plus en plus séduit par les avantages de ces liseuses, il fallait l’admettre : bientôt, ce seraient les livres papier qui deviendraient objet de snobisme…

Pendant ce temps, les écrivains écrivaient, ils écrivaient papier, ils écrivaient numérique, dans le fond ils se moquaient bien de la forme que prendrait leur oeuvre : ils écrivaient pour être lus.

Sur le réseau, la toile littéraire se mettait en place. On utilisait Twitter et Facebook pour relayer les textes, on likait à tout va, on twittait les derniers articles parus. C’était une nouvelle édition qui s’organisait là, une édition à visage humain faite de ces hommes et de ces femmes qui voulaient lire et de tous ceux qui voulaient être lus. Bien sûr, il y eut quelques dérapages, Untel, écrivain à succès, utilisait twitter pour une sorte de racolage publicitaire, Unetelle, lectrice réputée, encourageait ses abonnés à boycotter Unautre en n’achetant pas ses livres… Bien sûr il y eut quelques dérapages mais on ne pouvait pas tromper indéfiniment « le public », Untel Unetelle et Tandautres furent oubliés à la vitesse d’un tweet au galop qui revient quand le naturel est chassé. Désormais, n’importe qui devant un écran pouvait accéder à une culture mondiale virtuelle, les données étaient partagées, les poèmes, les textes, les images en un clic tout pouvait voyager d’un continent à l’autre… Le prix modéré des livres électroniques par rapport à celui des œuvres tangibles (dont, pour rappel, le coût de fabrication s’était envolé suite à la crise du papier ) avait achevé d’assurer la suprématie de l’édition électronique.

Désormais, le monde entier lisait numérique.

Désormais, le monde entier voulait lire numérique.

Mais, d’écrivains, il n’y en avait plus. Volatilisés. Des gens bien informés avançaient l’idée qu’ils s’étaient virtualisés, ils se seraient perdus quelque part dans un paradis de mots, une banque de données, un RT, un FF, un like, un link ou peut-être même un lol…

Rien n’était moins certain, mais les mots laissaient la place à d’autres mots, la disparition des écrivains n’était qu’une pomme dans le régime d’un Sumo anorexique, elle ne faisait que passer…

Une société sans écrivains pouvait-elle encore produire un monde meilleur ? Voilà ce que se demandaient les penseurs de l’époque avant qu’ils ne passent à d’autres sujets toujours plus actuels. Sur leurs comptes, ils se qualifiaient eux-mêmes de philosophes rebelles et leurs abonnés frémissaient de leur voir prendre des positions si courageuses au péril de leur twitt.

Une société sans écrivains pouvait-elle encore produire un monde meilleur ?

Les bons gouvernants y croyaient, et ils avaient un plan.

 

Pourquoi l’imparfait ?

Pour conjurer le futur.

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  1. J’avais décidé de revenir lire plus tard. Mais finalement, j’avais tout lu d’un seul trait depuis le début et j’avais beaucoup apprécié cette découverte. Simplement merci

    • Merci, et pardon pour la réponse tardive, le commentaire était dans les indésirables par une bizarrerie informatique que je n’explique pas, mais je crois en définitive que vous pouvez le prendre comme un compliment, même si vous êtes très désirable ici 🙂

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