Je ne sais plus comment te parler…

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« Je m’appelle Emilienne mais je préfère qu’on m’appelle Emilie. Je suis veuve, je joue du piano, je ne parle pas. »

Elle est assise devant la porte, je ne sais pas depuis combien de temps elle est là, elle me regarde arriver, sans rien dire. Je tends la main, je ne sais pas si je dois la prendre dans mes bras mais les siens m’ont déjà entourée. Elle se recule pour me regarder encore. C’est moi. Bien sûr c’est moi même si c’est elle…

Dans la lettre qu’elle m’écrit, Emilienne parle de Lucien, elle dit « mon Lucien », elle dit que depuis qu’il est mort elle n’a pas dit un mot. Elle écrit : Le silence c’est la marque, brûlante, bruyante en creux, de son absence. Faire silence c’est l’avoir pour toujours en moi.

Je parle, je ne sais pas quoi dire, je dis bonjour, je dis joli jardin, je dis mes mots idiots pour décorer la conversation je ne sais pas quels mots il faut dire, ni vous ni tu je ne sais plus comment parler…

Elle me fait signe d’entrer.

Je la suis.

Emilienne m’écrit que dans sa tête, il y a sa voix à lui, Lucien, elle m’explique que lorsqu’on retourne dans un lieu où l’on a vécu autrefois et que ce lieu a changé, on remplace ses souvenirs par de nouveaux. Elle ne veut aucun autre souvenir. Aucun. Elle termine sa lettre en précisant qu’elle n’accepte de me rencontrer qu’à la seule condition que je respecte son silence.

Une grande pièce, lumineuse, un piano au milieu, c’est curieux un piano au milieu d’une pièce, on dirait qu’elle a construit sa maison autour de ce piano…

Elle prépare le café dans une de ces cafetières italiennes qu’on ne trouve plus que dans les vides-greniers, elle a des gestes gracieux et mesurés, la tasse dans ses mains, un trésor précieux, on dirait.

Je lui parle de moi, j’attends toujours qu’elle parle même si elle m’a écrit qu’elle ne disait plus un mot. Elle va parler, pour moi. Pour nous ?

Peut-être qu’elle s’est inventé une vie avec tant de détails qu’elle a fini par y croire, se peut-il que sa vie rêvée ait été plus belle que celle qu’elle me cache ? Emilie, elle s’appelle Emilie, j’ai vérifié l’acte de naissance, elle n’est pas veuve, elle n’a jamais été mariée. Est-ce que Lucien a existé ? Existe-t-il encore ? Je l’ignore. Pas de photos dans la maison, pas de tableaux, des murs blancs comme ses silences…

Mais c’est moi qui parle et j’aligne les mots, je parle pour deux comme s’il fallait absolument combler le silence.

Elle écoute mais elle ne parle pas.

Elle se lève soudain.

Mes mains sur le piano ce sont les siennes pourtant.

Je ne sais pas ce qu’elle joue mais ça fait pleurer, je ne sais pas pourquoi ça fait pleurer… je suppose qu’elle raconte son histoire, à sa manière mais c’est mon histoire aussi…

Elle s’arrête.

J’ai besoin de mots, besoin de comprendre, besoin de retrouver le chemin qui me ramènera à elle.

Elle ne répond plus à mes lettres.

Elle envoie quelques bouteilles à la mer, la nuit…

Elle me montre la porte du regard.

Le café est bu, l’histoire est racontée.

Il me manque des mots, pourtant, il me manque de la vie, il me manque du sens, il me manque mon histoire, celle qui me reconstruit, à rebours.

Elle me montre la porte du regard.

Je me lève, elle ne me raccompagne pas, elle reste assise le regard fixé sur cette porte et je sais qu’elle regarde toujours la porte quand je la referme doucement…

J’ai rêvé toute ma vie cette sœur, on se serait raconté nos petites histoires, on aurait pouffé au coin du feu, on se serait gavées de chocolat et on aurait tiré longuement sur nos cigarettes en ricanant, en maudissant les hommes ou la vie…

Je ne sais plus comment te parler, Emilie, je ne sais même plus comment t’entendre…

Je n’ai pas rêvé le silence, je n’ai pas rêvé la folie, je n’ai pas rêvé

Emilie, ma sœur.

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