Il fallait bien vivre

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Lorsqu’elle en voyait un dans la rue, elle changeait immédiatement de trottoir. Ils devenaient de plus en plus nombreux, s’affichaient avec impudence, exhibant aux yeux de tous leur misère quotidienne, aussi vivait-elle en quasi recluse. Elle disait à qui voulait bien l’entendre, ils étaient peu – le docteur et la boulangère essentiellement – qu’elle ne voyageait qu’en première classe, qu’elle lisait Proust dans le texte – elle adorait l’expression sans toutefois la saisir complètement – qu’elle était abonnée à Gala et que c’étaient de vrais diamants, à son doigt. Elle parlait lentement, avare aussi de ses mots, comme si les distribuer ainsi au premier venu était déchoir d’un rang qu’elle seule savait mesurer.

Elle les détestait mais ne l’avouait jamais ouvertement. Un mépris trop affiché l’aurait condamnée à ne plus communiquer : elle ne pouvait se le permettre, il fallait bien vivre… Mais elle ruminait en elle des pensées assassines, imaginant des pogroms ou des villages préservés, des réserves de gens bien, des entre nous, de charmants pavillons alignés autour d’une église restaurée, petits commerces petites gens et petit peuple de l’ombre…
Chaque nuit, elle refaisait le même cauchemar : l’un d’entre eux la touchait, elle sentait sa sueur, son odeur, mon Dieu comme ça puait, la pauvreté, il allait parler et elle ne voulait pas l’entendre mais toujours il ouvrait sa bouche aux dents jaunies par le mauvais tabac et toujours il s’écriait « file moi ton blé salope ! » Dans le noir, elle serrait tout contre elle son petit porte monnaie… Il lui fallait la journée pour s’en remettre, aussi la passait-elle à lire Proust dans le texte – mais jamais en Marcel, il va sans dire.
Elle écoutait de la musique de chambre, dans sa chambre, persuadée de s’écarter ainsi des goûts du vulgaire. Elle ignorait la mode, elle ignorait le monde et elle avait le plus beau des jardins, elle aimait tant citer Voltaire…
Il fallait bien qu’un jour elle meure, c’était prévisible et peut-être même souhaitable – et sans doute même souhaité.
Ses héritiers n’en revenaient pas : ils n’héritaient de rien. Maison hypothéquée, dettes à la banque, aucun magot et pas même un radis. Trois salades dans le jardin. Un rosier… Et pas même un radis.

Pourquoi l’imparfait ?
Parce que pour détester les pauvres il fallait savoir ce que c’était, vraiment, qu’être pauvre.

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  1. Ce texte je le lis et il tombe à pic..
    Je viens d’atterrir et ce pour un mois dans un de ces quartiers dit « populaires » parce que ça ne se fait plus de dire quartier pauvre. On préfère dire qu’il est animé, diversifié…mais tout cela revient au même…c’est la misère qui se croise à chaque coin de rue, qui se lit dans les regards. Ce sont des cris etouffés, ignorés par ceux d’en haut, ceux de l’autre quartier la bas, un peu plus loin, qui sent le propre.
    Je me sens bien là. Je n’oublie pas d’où je viens et je mesure cette chance de vivre bien, de pouvoir me nourrir à ma faim, d’avoir un boulot stable et de pouvoir prendre l’avion pour partir en vacances.
    Et j’emmzrde

    • Fausse manip..

      Et j’emmerde ceux qui me regardent étrangement ou qui se permettent de faire des commentaires sur mes fréquentations. L’amour n’a pas de valeurs monétaires…alors je leur dit « oui je l’aime mon pauvre, oui j »‘aime son quartier et je préfère largement être ici parmi eux qu’être le cul sur une plage à me faire dorer la pillule.

      • J’ai écrit ce texte suite à un touite de Daniel Bourrion qui invitait à visiter ce lien : « Je vous emmerde avec vos 40 millions » http://bit.ly/RG5PhV
        Je crois qu’on comprend bien le discours de Michel Serres, en partie provocateur sans doute, dans un contexte de crise, de décroissance et dans un monde où les inégalités peuvent être aussi criantes.
        Il me semble également qu’il est aujourd’hui difficile de dire que l’on n’aime ni les pauvres ni la pauvreté, ce n’est pas tout à fait politiquement correct. Et pourtant…
        Je crois que les pauvres, on les aime de loin, une sorte d’image d’épinal, pleine d’une compassion parfois dégoulinante qui, pour moi, est bien plus choquante.

  2. Son discours n’est nullement provocateur.Il est simplement réaliste.
    Maintenant, la pauvreté est bien difficile à definir. Il dit se considérer comme pauvre alors que pour beaucoup d’autres il est riche car si peu soit son salaire, il a quand même une paye qui tous les mois lui permet de se loger, se nourrir, se vêtir.
    Il est logique d’aspirer à toujours plus et toujours mieux. Ce sont les générations passées qui nous ont transmis ces désirs. Seulement nos sociétés ne s’attendaient pas à ce qu’un jour toute cette base s’écroule. Les parents d’aujourd’hui commencent à ne plus arriver à offrir mieux qu’ils n’ont eu. Les héritages s’effritent, les vivants grignottent le patrimoine. Nous sommes de moins en moins à même de subvenir aux besoins de nos aînés et plus personne , même pas les riches d’aujourd’hui, ne sont à l’abris de la pauvreté, celle qu’ils ont tant méprisée.
    Restera toujours quelques nantis…mais combien représentent-ils dans ma population mondiale ? Quand une majotité sera à terre, ils feraient bien de faire attention a leurs fesses…la guillotine ne sera pas loin.

    • Pour moi, il y a une part de provocation à dire qu’on est pauvre quand on est professeur en France (je l’ai été moi-même et je sais le confort d’avoir une paye qui tombe chaque mois même si elle n’est pas, cela est vrai, si conséquente que cela). Effectivement, il conviendrait de définir ce que c’est que la pauvreté, je maintiens que pour savoir véritablement ce que c’est, il faut l’avoir vécue.
      Je maintiens également qu’il s’agit d’un discours bien pensant et « à la mode », je ne crois pas que tous ces gens qui se disent pauvres ou qui prônent la pauvreté comme un retour à des valeurs qui seraient plus saines, plus simples supporteraient réellement de vivre dans la misère.
      Bien sûr, on ne peut qu’acquiescer, et c’est là toute la force du discours de Serres, à la dénonciation des salaires exorbitants, bien sûr les inégalités sont criantes, aussi. Il n’empêche que, pour ma part, je déteste la pauvreté et ne la recherche en aucun cas : être pauvre ce n’est pas cette vision idéalisée de détachement des choses matérielles, être pauvre, vraiment, c’est être privé d’une grande partie de sa liberté (ne serait-ce que parce que les déplacements coûtent cher, par exemple), c’est être mal soigné, mal éduqué (les gosses de riche trouveront toujours un moyen de s’en sortir, pas les gosses de pauvres et, l’école à deux vitesses existe hélas malgré les beaux discours), c’est ne pas avoir accès à une grande part de la culture, c’est subir le regard réprobateur de la société, c’est être jugé sur son apparence, c’est crever de faim et crever d’envie aussi, c’est crever tout court, bien souvent…

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