Tu es ridicule : tu ressembles à une femme

Par défaut

Tu as mis du rouge à tes lèvres et des chaussures à talon, tu as fait tout bien. Tu te regardes dans la glace une dernière fois avec un sourire un peu amer. Tu es ridicule : tu ressembles à une femme. Mais c’est pour la bonne cause, penses-tu… Et puis c’est l’occasion de se marrer avec les copains, ça peut pas faire de mal de se marrer si c’est pour une bonne cause.

Dans la cuisine, ta compagne prépare le repas du soir, elle te regarde, étonnée. Tu dis : « C’est pour toi que je fais ça, pour toutes les femmes victimes de violence ». Elle baisse la tête. Elle n’a pas l’air de comprendre…

Tu t’en vas rejoindre les autres chevaliers, presque vexé, tu repenses à tous les sacrifices que tu as faits pour elle, toutes ces heures de travail, le salaire à la sueur du front, un jour peut-être se rendra-t-elle compte de tout ce qu’elle te doit. L’enfant aussi.

Pendant que tu manifestes sous l’oeil des caméras, ta compagne va chercher ton enfant à l’école puis le ramène à la maison. Quand tu rentres plus tard, l’enfant a pris son bain, fait ses devoirs et même mangé. Il ne te reste plus qu’à l’embrasser.

Sur la joue de ta petite fille tu déposes une trace de rouge à lèvres pour la nuit.

Sur l’épaule de ta compagne, un bleu n’en finit pas de bleuir.

Faut dire qu’elle l’a bien cherché, cette salope. Elle ne comprend jamais rien.

Bienvenue dans le monde réel…

Par défaut

Bienvenue dans le monde réel… Je ne peux plus supporter bienvenue dans le monde réel, cynique, ironique, désabusé… Bienvenue dans le monde réel… Je sais bien les carapaces, les je me protège de l’espoir par peur de la déception, je sais bien, je comprends mais je n’en peux plus quand même d’entendre cela si souvent, bienvenue dans le monde réel… Comme si d’un côté y’avait les doux rêveurs, les utopistes, les fous et les poètes et puis, de l’autre côté, les gens du monde réel, ceux qui font de leur mieux pour tenter de négocier avec l’inacceptable… Dites, on vous a jamais appris la nuance, dans le monde réel ? Allo, ici Bisounours Premier de la planète Doudouchouchou, j’ai une question pour vous les gentils gens du monde réel, vous me recevez les copains ? Oui parce que dans mon monde, forcément, on s’affuble de sobriquets ridicules en même temps que l’on croit à des idéaux, ça renforce notre image de marque… Bienvenue dans le monde réel, le monde où l’on te range dans la catégorie Bisounours dès que t’oses dire que tu crois en l’amour… Ben tu sais quoi ? Le bisounours il vous emmerde. Voilà. Plein pied dans le monde réel, t’as gagné.

C’est pourtant pas la mort de se relaver les dents

Par défaut

Tu viens de te laver les dents et soudain tu as faim, terriblement faim… Tu bois de grand verres d’eau, tu fumes clope sur clope mais t’as toujours faim et pas du tout envie d’avoir à nouveau à te relaver les dents… Une petite tisane ? Tu tergiverses, tu tentes des solutions intermédiaires… Si je mange un fruit, un tout petit fruit innocent, c’est sain les fruits, c’est bon, ça fait du bien à la santé les fruits, cinq fruits et légumes par jour qu’ils disent… peut-être que j’ai pas besoin de me relaver les dents si je mange un fruit… Mais t’as pas envie d’un fruit, t’as envie de chocolat au moins ou de n’importe quoi qui va ruiner ton hygiène dentaire en moins de temps qu’il n’en faut pour dire miam… Tu causes à ta conscience, t’essaies de l’apaiser en lui susurrant que c’est pas une petite entorse de rien du tout qui va amener toutes les méchantes bactéries à décider que c’est spécialement cette nuit, et pas une autre, qu’elles vont attaquer tes petites quenottes… et puis tu finis par te dire que, le temps de penser à tout ça, peut-être que t’as plus faim, finalement…

Mais t’as toujours faim et tu viens de te laver les dents, y’a rien à faire, c’est pourtant pas la mort de se relaver les dents, tu le sais, le plus simple serait bien sûr de manger puis de te relaver les dents mais maintenant tu imagines à quel point ce serait bon, pour une fois, de s’endormir avec un autre parfum que celui de la menthe dans ta bouche…

Et voilà que l’amante s’invite dans ta tête, t’avais pourtant rien demandé…

Tu te précipites sur la tablette de chocolat sans plus attendre.

Tu viens de te laver les dents et t’as plus du tout faim.

Tu manges quand même, comme si t’avais rien mangé depuis des années…

Et, toujours, je vois mon propre reflet dans tous les miroirs…

Par défaut

Quelque part que vous ne savez pas, je me promène souvent, les yeux grands ouverts.

Je vois le doigt de maman juste devant la tête de la tante Rose;

je vois mon père au visage flou sortant de la maison;

je vois la braguette ouverte de tonton Constantin;

je vois les pieds de mon frère sur la pelouse;

je vois le nez de Mamie, en gros plan;

je vois la culotte de la cousine Marie…

Et, toujours, je vois mon propre reflet dans tous les miroirs…

Quelque part que vous ne savez plus, elles sont toutes là, les disparues…

Enterrées vives à la va vite dans le cimetière des photos ratées…

Et tu souris, toujours

Par défaut

Le texte suivant fait partie d’un triptyque que vous pourrez trouver ici.

Elle est là, tapie, tranquille, elle attend son heure et son heure vient toujours. Tu peux fermer les yeux, elle est encore là…

Tu la portes sur toi, tu la trimballes malgré toi, partout t’accompagne, tout le temps, tout temps…

C’est un jour de grand soleil, tu te promènes dans la foule, anonyme, tu écoutes le bruit des conversations, tu remarques l’enfant qui dort dans la poussette, les donzelles volubiles, le monsieur qui s’écoute parler, le jeune-homme timide qui voudrait tellement, l’enfant qui demande, la dame qui veut passer devant tout le monde, tu regardes encore et encore, tu regardes tout le temps, par tout temps.

Et tu souris, toujours, tu souris à qui demande son chemin, à qui demande une pièce, à qui te regarde, à qui te parle, à qui te reconnaît, tu es le monsieur qui sourit, le gentil monsieur qui sourit.

Elle est toujours là, pourtant, tapie, tranquille, elle attend son heure et son heure vient toujours. Tu peux boucher tes oreilles, elle est encore là…

C’est un jour de grand soleil, une dame bien habillée te demande si tu veux vivre une expérience amusante, tu dis oui en souriant, évidemment. Elle te fait asseoir sur une scène, la foule continue de passer devant toi, la dame te demande de fermer les yeux d’une voix douce et elle pose un casque sur tes oreilles. Tu voudrais ne pas être là mais il y a bien longtemps que tu ne sais plus dire non alors tu fermes un peu plus les yeux et tu attends en souriant, tu ne voudrais pas décevoir la gentille dame, tu sais déjà que tu trouveras ça amusant, tu sais déjà que tu diras merci, quoi qu’il arrive.

Et ça commence, quelque chose comme de la musique, tu ne sais pas bien, tu crois que tu n’y connais rien en musique, c’est lent d’abord puis ça s’accélère, c’est moderne, un peu bruyant, de plus en plus bruyant, et tu souris, encore, et tu souris pour la gentille dame, tu souris pour la foule qui passe, tu souris pour le photographe, tu souris pour l’enfant qui dort dans la poussette aussi, tu souris pour chaque personne qui te regarde, peut-être, au cas où, on ne sait jamais…

La musique s’arrête. Tu ouvres les yeux. Tu souris à la dame et tu dis merci beaucoup.

C’est un jour de grand soleil et tu continues à avancer, nez au vent, à te goinfrer de lumière, à chercher la chaleur des conversations, des gens, des arbres, de la ville et toujours tu souris, toujours, à tout et à tous, tu brandis ton sourire comme d’autres affichent leur différence, tu n’as pas de petit crocodile sur ta chemise, pas de marque sur tes chaussures, pas de téléphone greffé à ta main mais tu as ton sourire. Tu es le gentil monsieur qui sourit.

Elle est toujours là, pourtant, tapie, tranquille, elle attend son heure et son heure vient toujours. Tu peux fermer les yeux, tu peux boucher tes oreilles, tu peux même l’oublier, parfois… elle est encore là…

Ton sourire, monsieur qui sourit, je le connais.

Dans ton sourire, moi, je lis ta honte.

Ta honte qui est aussi la mienne.

Notre honte qui est sourire, notre honte qui est courage.

Ton sourire, monsieur qui sourit, c’est aussi le mien.

Alors souris, monsieur qui sourit, souris tu as raison, souris encore et toujours, si tu ne sais pas pourquoi tu souris alors souris pour moi, pour nous, pour ceux qui ne savent plus, pour ceux qui ne sont pas parfaits et qui le savent, pour ceux qui n’ont plus que la colère ou la haine pour s’exprimer, pour ceux qui se sont blindés, pour ceux qui n’osent pas, pour ceux qui voudraient, pour ceux qui espèrent, pour ceux qui désespèrent, souris pour les petits, souris pour les faibles, souris, s’il te plaît, continue de sourire et porte l’espoir comme tu portes la honte, aussi, comme je la porte sans la dire de peur qu’un jour elle sorte de l’ombre…

C’est un jour de grand soleil. Je marche dans la foule. Autour de moi ça parle, ça marche, ça court, ça vit. C’est déjà ça.

Alors sourions.

Interrupteur

Par défaut

Salle de contrôle ici salle de contrôle, laissez passer le son, on ouvre les écoutilles en ce moment sur France info il y’a l’info qu’il vous faut, salle de contrôle on serre les derniers boulons, inspiration un deux trois quatre, expiration quatre trois deux un, et un étirement, un, un étirement qui roule, salle de contrôle leviers boutons, salle de contrôle à fond les manettes, on lève, on baisse, on appuie, on soulève, salle de contrôle ici salle de contrôle on demande l’ouverture des paupières, salle de contrôle ici salle de contrôle demande urgente d’ouverture des paupières, je répète, ouvrez les paupières, maintenant, salle de contrôle ici salle de contrôle il y’a l’info qui vous sale de contrôle ici salle de contrôle on est en train de la perdre, ouvrez les paupières bon dieu, ouvrez les paupes en ce moment sur France paupière il y’a l’info qui sale de contrôle ici salle de contrôle ouvrez les popes je répète ouvrez les paupiettes à fond les manières un deux un deux salle de contrôle ici sale de contrôle ici sale contrôle qu’il vous faut en ce moment sûr des paupiettes, appuyez sur les paupiettes, je répète, on appuie sur les paupiettes, envoyez la sauce, et une paupiette qui roule, une, lasse de ton crawl ici lasse de ton crawl, ouvrez les peaux blettes, je répète, ouvrez les peaux pierres maintenant maintenant les paupières maintenant !

J’appuie sur l’interrupteur.

Le cinéma du monde extérieur se fige soudain.

Puis disparaît sans aucun bruit.

Le présent dure, pourtant

Par défaut

Profite, profite, profite : le présent ne dure pas…

C’est pénible cette idée, pénibles les images dégoulinantes de nostalgie, la mère regarde son enfant et chérit l’instant présent qui passe si vite, qui ne reviendra plus… peut-être qu’à force d’être matraqué ça devient vrai alors on se le répète, carpe et diadème, on l’affiche sur les murs, on le dit, on le redit, on l’écrit, on le publie, on l’illustre, on le chante, on le filme, on le photographie, on l’interprète et peut-être même qu’à force d’être matraqué on finit par croire que c’est vrai…

On finit par croire qu’il faut s’accrocher au présent, le vénérer, parce que c’est toujours ça, parce qu’on peut le célébrer sans trop se gourer, parce qu’on peut le penser en limitant les interprétations a posteriori, parce qu’on peut le ressentir facilement, parce qu’on peut dire vite, sans recul, parce qu’on n’a qu’à réagir ou écouter nos réactions, suffit de les laisser s’exprimer…

S’accrocher au présent parce qu’au moins on sait ce que c’est, s’accrocher au présent par peur de tout perdre demain, s’accrocher au présent pour ne surtout pas prendre le risque de…

Changer.

Le présent dure, pourtant, le présent dure vachement même, terriblement, infiniment…

Il n’y a rien d’autre que le présent. Tu penses au passé et tu crois que tu es dans le passé, c’est faux, tu penses juste au passé, au présent, et tu fais pareil quand tu anticipes, je te ferai pas l’insulte de t’expliquer.

Tout est présent.

Tout.

Ce sera toujours l’instant présent, même plus tard… Même hier.

Le présent dure infiniment.

C’est toujours ça

Par défaut

Aujourd’hui c’est lundi, ou peut-être mardi, quelle différence, vraiment ? Tu croises le calendrier sur le chemin connu qui t’emmène à la cuisine. C’est mardi. C’est toujours ça…

Aujourd’hui le soleil s’est levé bien avant toi, le reste du monde aussi, tu ne sais pas quelle heure il est, neuf heures, midi, quelle différence, vraiment ? Il est dix heures et le soleil brille depuis longtemps. Le soleil continue de briller. C’est déjà ça

Aujourd’hui n’est pas le premier jour du reste de ta vie, aujourd’hui est un autre jour, tu peux quand même dire en quoi il est différent, ce n’est pas la même date sur le calendrier, au moins tu as l’impression d’avancer, c’est toujours ça…

Tu vas chercher la nappe en dentelle et tu la poses sur la table. Tu sors ta plus belle vaisselle, une assiette, une fourchette, un couteau, le verre en cristal et la bouteille de vin blanc aussi, celle que tu réserves aux grandes occasions, celle qui attend, celle qui prétend, c’est encore ça…

Tu remplis ton verre et tu le lèves bien haut :

« Je trinque à tous les cons, à ceux qui jugent sans savoir, à ceux qui condamnent sans chercher à comprendre, à ceux qui s’enferment dans leurs certitudes, à ceux qui ont peur d’aimer, à ceux qui meurent de leurs préjugés, à ceux qui défilent en pointant du doigt ceux qui ne sont pas comme eux, à ceux qui s’imaginent que c’est toujours l’autre le coupable, à ceux qui vont à l’église et votent pour un parti extrémiste, à ceux qui condamnent l’amour entre personnes du même sexe, à ceux qui ont baissé les bras, à ceux qui se taisent devant l’humiliation, à ceux qui programment l’obsolescence, à ceux qui se gargarisent de leurs paroles de pierre, à ceux qui… »

Tu te demandes un instant si tu n’es pas toi-même en train de te gargariser de tes propres mots, tu deviens peut-être comme eux, tu te juges et tu penses : « me voilà en train de mépriser une bonne partie de l’humanité, en quoi est-ce différent, est-ce vraiment différent ? »

Mais celui qui est VRAIMENT con ne se pose jamais cette question…

Alors trinque, trinque aux cons, trinque à la vie quand même, sors la nappe en dentelle, la belle vaisselle et la bonne bouteille, si tu ne le fais pas maintenant ce sont eux qui le feront, tu sais bien, les vieux cons les jeunes cons, sourire dentifrice et beaux faux semblants, ne les laisse pas faire ton éloge funèbre avant l’heure, trinque aux cons, trinque à la vie quand même, c’est toujours ça.

Il est présent soudain

Par défaut

Il est présent soudain, concret, palpable, me tient depuis longtemps, il est d’essence et de naissance, c’était un dimanche et je n’ai pas crié.
Il est l’eau qui refroidit dans la théière en cuivre – regarde les feuilles de menthe dépassent toujours, sauvages – il est la pierre de sucre entre les mains maigres de qui partage – saturée, indigeste, écoeurante, indispensable pourtant.
Il est présent soudain, légèreté pesante de qui n’a jamais été absent, il est sourdine le temps de vivre et tambour des amours mortes, aussi.
Il est café blanc, il est fleur d’oranger sur un col islandais, palpitations du palpitant puis ligne droite, longue, infinie.
Il est présent soudain, comptoir des longues baleines, lagune aux bancs usés, il a la mort en ligne de mire mais jamais ne tire.
Il est tentateur et tentant, réponse parmi les réponses, il est conque à chuchoter ses pleurs, doucement – et puis écoute après le bruit de la mer quand tu colles ton oreille contre la nacre, écoute et puis plus rien, surtout plus rien du tout.
Il dit bien plus que je ne saurai dire, jamais.
Il n’a pas besoin de mots.
Il n’a pas besoin de moi.
Alors tout fermer, close, retourner à l’intérieur, laisser souffler son chant d’écumes, grande berce jusqu’aux temps de naître encore…

… et n’être plus que lui.
Silence.

Est-ce que vous avez des idées noires ?

Par défaut

Est-ce que vous avez des idées noires, c’est LA question que te posera fatalement le gentil monsieur qui distribue des cachets, celle qui décide de ton avenir proche mais aussi de ton avenir lointain mais ça tu ne le sais pas quand on te la pose pour la première fois, alors tu réponds, naïvement, sans te douter que toute ta vie ensuite, on va te cataloguer, on va te traiter comme un truc fragile qu’il faut mettre sous serre parce qu’on ne sait jamais… Répondre oui, c’est la garantie de l’enfermement, pour ton bien, pour ta propre préservation, comme les lions et les tigres dans les zoos, derrière les grilles, c’est pour les protéger, tu sais bien…

Répondre non, faire semblant, c’est simplement repousser l’échéance, on te le redemandera, tu peux en être sûr…

Est-ce que vous avez des idées noires ?

J’ai des idées noires, oui monsieur, oui madame, j’ai des pensées noires, des matins noirs, des colères noires, des questions noires, doutes noirs anticipations noires attentes noires jours noirs espoirs noirs aussi.

Je dis noir parce que c’est ce que tu dis, toi, et que si tu me comprends un peu, c’est mieux, mais ça n’est jamais noir, ça n’a pas de couleur, c’est posé là, ça t’agresse quand t’es peinard et que t’as rien demandé et ça prend pas la peine de se déguiser en couleur ou en noir et blanc. C’est là. C’est de la violence à l’état pur, ça ressemble à de la lucidité mais ça n’en est pas, ça veut juste faire croire que c’en est.

Et ça revient, et c’est collé à moi, je cherche un espace pour le dire et je ne le trouve pas parce que le dire c’est alerter le monde, c’est s’exposer aux bons sentiments, à la morale, à la pitié et aux bons conseils, surtout, aux bons conseils…

Je ne veux pas de vos conseils, je ne veux pas de votre bien vivre, pas plus que de votre bien mourir si vous en aviez un à me proposer. Je veux simplement que tu m’entendes, que tu sois là à tenir ma main et que tu dises, je comprends, ou mieux, que tu ne dises rien, que tu n’aies même pas besoin de parler…

Est-ce que vous avez des idées noires ?

J’en ai des milliers, mais dis-le franchement, demande-moi si je veux me flinguer, tu crois pas que ce serait plus simple, si tu me le demandais vraiment plutôt que de te cacher derrière une métaphore ? Est-ce que ça te fait moins peur si je te réponds que j’ai des idées noires, tu préfères ça ? Je n’en sais foutre rien pourquoi c’est toujours cette question, telle quelle, qui revient, mais c’est toujours exactement ces mots-là.

Est-ce que vous avez des idées noires ?

Oui, je veux mourir. Pas tout le temps, si ça peut te rassurer, sinon j’aurais déjà agi en conséquence. Au moins une fois par semaine, dans les bonnes périodes. C’est un putain de combat, totalement dérisoire puisque je connais la fin, toi aussi tu la connais, je ne peux pas gagner. Je lutte quand même, petite victoire le matin quand j’ouvre les yeux, encore.

C’est la mort qui vient me voir, sans prévenir et régulière, pourtant, elle me dit c’est le moment, elle me dit c’est facile, et tous les à quoi bon du monde, elle peut te les égrainer les uns après les autres…  Elle appuie exactement là où ça fait mal, c’est chirurgical, elle ne se plante jamais et tu ne peux rien lui cacher, elle sait. Tu connais sa rengaine, je vais pas te la chanter.

Je n’ai qu’une arme, une arme qui pourrait sembler inutile tant elle est vaine, sur le long terme, mais c’est une force quand même, et elle est immense. Moi, j’ai le temps… Quand Elle arrive avec son manteau de solitude, sa face de nuit et ses jugements à l’emporte pièce je sais ce que je dois faire, maintenant. Je suis inertie totale. Je compte les secondes qui passent, puis les minutes, je compte, littéralement, un, deux, trois… La mort est dans l’instant, violente, péremptoire, la pensée brute, dis dix, onze, douze, l’image crue, le goût sanguin, l’odeur écoeurante, sang cent, cent un, cent deux, comme les jambes coupées soudain, je me sens devenir comme automate, rester là ne plus bouger c’est vivre encore, quand même, je perds le contrôle de moi, dans ma tête ça n’est plus moi, ça n’est plus qu’Elle mais il me reste le temps, encore… je sais que la mort passe, toujours.

La mort, elle, n’a pas le temps, jamais. La mort n’a pas le temps : elle est le temps.

Je ne suis rien mais, le temps, moi, je l’ai.

Alors j’attends qu’il passe et toujours il passe, même mal il passe.

C’est lutte vaine, c’est petite victoire de rien, c’est à refaire et toujours à refaire, c’est indicible, surtout.

Et je ne peux le dire ici, vraiment, et je ne peux le dire ailleurs, non plus, alors je fais comme toi, je fais semblant, pour père et mère qui me liraient, pour l’ami inquiet, et même pour l’inconnu qui a vu de la lumière et est entré…

Surtout ne rien dire qui fasse trop peur ou trop mal. Rester vague. Pas de détail.

Garder le sourire, être gardé par le sourire, aussi.

Attendre que ça passe, comme toujours.

Et espérer, en désespoir de cause.