Archives de Catégorie: L’imparfait

Petits pas sur le plancher

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Je dis : « petits pas sur le plancher ».

Tu imagines l’enfant, petit, pas hésitant, tu imagines sa marche fière, victoire sur le monde du sol et vivent les hommes debout.

Mais ce n’est plus un enfant depuis longtemps.

Je dis « petits pas sur le plancher » et c’est à lui que tu penses, à l’enfant petit,

pas à l’autre.

Il avance pas à pas, pas de fourmi pas de pas chassé, il avance péniblement d’un point à l’autre et tu ne sais RIEN de sa course.

Toi tu dis que les vieillards sont de grands enfants, tu dis qu’ils n’ont plus de dents, tu dis qu’ils se déplacent avec maladresse, qu’on les croit porcelaines, tu dis que les vieillards sont de vieux enfants et tu souris avec tendresse, pour un peu on te donnerait un bon point…

Ce que tu ne dis pas :

Personne n’est là, droit devant, les bras grands ouverts visage tout sourire fierté parentale c’est mon fils c’est ma fille personne n’est là droit devant et les bras grands ouverts…

Personne n’est là qui surveille et qui veille attention à la chute et le coin de la table le pli dans le tapis attention à la marche, attention à la marche…

Et les plis du temps…

Tu ne les dis pas.

Petits pas sur le plancher.

Petits pas hésitants.

Et vivent pourtant, les hommes de boues.

Il n’a plus froid

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C’est peut-être parce qu’il fait froid, je ne sais pas, l’hiver n’est pas si loin, l’hiver n’est jamais très loin puisque toujours tu peux le deviner, en creux, c’est peut-être parce qu’il fait froid que, quand il s’en va ce soir, il prend l’écharpe du mort, celle que je sais sous le long manteau de laine, cachée pas cachée, dérobée aux regards, invisible, banale, il l’enroule autour de son cou, une fois puis deux, c’est chaud, c’est doux, il ne le sait pas que c’est l’écharpe d’un mort et cela ne change rien.

Il n’a plus froid.

Le mort non plus.

Dis, tu crois que c’est ça la vie, vraiment ?

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Occuper le temps,

S’occuper tout le temps,

Prendre racine dans le corps,

Garder la place,

Placer la garde,

Dis, tu crois que c’est ça la vie, vraiment ?

 

Occuper les yeux, se gaver d’images et vomir en couleurs,

Occuper les oreilles, se dire sur tous les tons qu’on n’est pas tout seul, pas tout seul, pas tout seul,

Occuper les mains couper tailler vernir serrer desserrer plier déplier dis, tu crois que c’est ça la vie, vraiment ?

Occuper les jambes, marcher courir accélérer ralentir, pas trop ralentir…

Occuper le ventre, manger cinq fruits et légumes par jour, manger sain chier sain,

Occuper le sexe, viser l’éternité gouter la peau toucher l’appeau,

Occuper le corps, le promener, le montrer, le déguiser, occuper le corps de l’autre et découvrir que c’est le sien…

Occuper le cœur, encore, pour se prouver qu’on n’est pas tout seul…

Dis, tu crois que c’est ça la vie, vraiment ?

 

Il n’y a pas d’abonné au numéro que vous avez demandé.

Il n’y a pas de numéro pas plus que de résistance.

C’est occupé, c’est tout…

Et quelle importance, encore, puisque même les étoiles se meurent ?

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Tu n’en vois plus, des phares jaunes, plus jamais, tu ne sais pas s’ils ont tous disparu ou s’il en reste encore, tu te dis que peut-être, un jour, au détour d’un carrefour… Tu te souviens d’eux comme de petits soleils au milieu de tes nuits, les routiers sont sympas, paraît-il, tu ne sais plus très bien, ça fait longtemps maintenant qu’il n’y en a plus de petits soleils dans tes nuits et, quelle importance, aujourd’hui, puisque même les étoiles se cachent ?

Tes yeux cherchent parfois les bandes magnétiques sur le bord des chemins, vieille habitude, tu revois le long fil déroulé, noir brillant tirant sur le violet, c’est peut-être la guitare de Paco, la voix de John ou celle de Paul, stylo bic inséré dans les crans de la cassette, juste au milieu, crécelle de fortune tu ne sais toujours pas dans quel sens il faut tourner, mais quelle importance, aujourd’hui, puisque même les étoiles se bâchent ?

A la fin tu es las de ce monde en chien, le troupeau des moutons bêle comme chaque matin, rideaux fermés, peaux de pierres closes, tu te fiches de la modernité, tu te fiches de tout sauf, peut-être…

Lumières usées, musiques fanées, radios crochetées…

Tu te souviens, oui tu te souviens, la mémoire, bien sûr la mémoire mais quand ta mémoire sera morte, qui donc parlera des phares jaunes et des bandes magnétiques ?

Et quelle importance, encore, puisque même les étoiles se meurent ?

Pour qu’il y ait un bourreau

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Que je tienne le cou, que je tienne ton cou que je serre, que j’extirpe la langue de ton gosier, que je t’arrache le bruit du mensonge…

Pour qu’il y ait une victime, il faut qu’il y ait un bourreau, dites-vous…

Que je te tienne le cou, que je le serre, que je te coupe le souffle, que je te souffle les coups, que je t’attache à tes promesses d’éternité…

Pour qu’il y ait un bourreau, il faut une victime.

Vous ne dites pas.

Pour que je tienne le coup ?

Vous ne dites pas.

Dites-moi

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« Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant. » Victor Hugo

Dites-moi comment vous faites, vous qui écrivez, dites-moi comment vous faites pour écrire sans que ça creuse ravine mine, sans que ça vous ronge, vous discute et vous dispute, dites-moi comment vous faites, quand ça vous dissèque, vous disserte, vous analyse vous verbalise… vous réveille la nuit et vous sursaute le jour, dites-moi comment vous faites, vous qui écrivez, pour être encore quand vous n’écrivez pas, dites-moi comment vous

fête à vivre sans écrire, à vivre en écrivant, dites-moi…

Dites-moi sans les mots, surtout dites-moi sans mots, dites-moi de musique, d’air, de mains de sourires, dites-moi de pierre ou de regard de mioche, dites-moi comment penser sans piocher les mots, dites-moi comment vivre sans avoir à le dire…

Faut-il donc encore des mots pour se libérer des mots ?

Elles rient mais elles ne savent pas pourquoi

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Une mouette vient de crier, je l’entends encore, c’est la nuit et la fenêtre est ouverte sur la terrasse… C’est loin la mer, je pense, 25 kilomètres à vol de mouette… S’est-elle perdue ? Est-elle malade ? A-t-elle un enfant égaré à retrouver loin de l’eau, un amant capturé par des pirates du ciel à délivrer ?

 

Ciel à délivrer…

 

Peut-être fuit-elle une vie ennuyeuse, peut-être se sent-elle l’âme aventureuse… mais que va-t-elle chercher dans ce coin reculé et peut-elle même survivre si loin de chez elle ? Peut-on seulement vivre loin de la mer ?

 

Je me souviens des mouettes parisiennes…

Elles rient mais elles ne savent pas pourquoi.

 

Peut-être qu’il n’y a pas de mouette.

Peut-être que c’est moi qui imagine son cri, imagine qu’elle m’appelle.

 

 

La mer, ce n’est pas assez.

 

Je veux l’océan.

Quand le corps meurt, peut-être quelque chose ne meurt

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Il faut une première fois pour tout, pour les faire-parts de décès aussi. Oh des papiers, j’en ai reçus, fond blanc liseré noir, tu sais tout de suite, t’as pas envie de décacheter l’enveloppe… Celui que je reçois, aujourd’hui, est mon premier faire-part envoyé par mail. L’objet annonce la couleur, fond blanc liseré noir, regarder l’expéditeur et se demander qui…

Qui est mort ? Le père ? La mère ? Le frère, la sœur, le fils, la fille ?

Au milieu, fond blanc liseré noir, le nom du mort. J’imagine au même moment la peine des autres destinataires, visibles et invisibles, copie carbone sans carbone, qui apprennent comme je l’apprends le décès de celui qu’on a connu vivant, de celui qu’on a aimé aimant. Est-ce que comme moi ils le prennent en plein dans la gueule souffle coupé et puis soudain, non, pas possible, juste des mots, juste un nom, des zéros et des uns sur un écran, c’est pas vrai, c’est pas papier, ça se peut pas…

Quand le corps meurt, peut-être quelque chose demeure. Son souvenir, au moins.

Quand le corps meurt, peut-être quelque chose ne meurt.

Je l’appelle immatériel, ce quelque chose qui demeure, ce qu’on saisit par la pensée ou par le cœur, cet intangible forget me not, je l’appellerais myosotis, aussi, ce serait joli…

Un faire-part virtuel ça fait moins vrai, ça ne fait pas moins mal.

Les mots se figent quelques secondes sur l’écran puis disparaissent, le nom du mort repose quelque part sur une toile virtuelle, peut-être que la mort est une araignée géante, qui sait… Elle en aurait eu assez de se faire attaquer pour faux et usage de faux, elle aurait décidé de se la jouer moderne, elle serait passée au numérique pour faire moins peur…

Un faire-part virtuel ça fait moins peur, ça ne fait pas moins mal.

Le corps de cet homme est sans vie aujourd’hui, me disent les mots du mail, et, les lisant, je comprends que c’est l’immatériel lui-même qui m’annonce la transition du matériel vers l’immatériel.

Je ne crois pas aux coïncidences.

Les coïncidences croient-elles en moi ?

Il suffit peut-être d’une première foi.

Son souvenir, au moins…

La vie ne ment pas tellement

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Ils ont l’air triste, elle, lui, peut-être lui plus qu’elle mais il se peut qu’il ne le sache même pas, finalement, qu’il est triste… Peut-être bien qu’il n’est même pas triste, peut-être que c’est elle qui les voit tristes et son seul regard suffit à colorer de pale cette histoire qui commence et finit en commençant.

Il est midi, plein soleil, terrasse de café. Elle est assise, il est assis. Ils ne se connaissent pas encore. Il se rapproche, elle se laisse approcher. La veille, ils auront échangé quelques mots virtuels et, on ne sait jamais, auront décidé de se rencontrer.

La photo ne ment pas tellement.

Juste un peu…

Dérouiller le langage, reprendre le flot des banalités d’usage, parler du temps, de la ville, partager un café, puis deux, savoir que c’est absurde mais le nier par la présence, physique, des corps l’un en face de l’autre.

Epuiser la conversation jusqu’à conserver l’épuisement.

Se séparer, finalement.

Oui, bien sûr, on se reverra très vite…

Ils sont tristes, elle et lui, peut-être elle plus que lui, peut-être elle plus qu’eux, peut-être qu’elle ne le sait même pas, finalement, qu’elle est triste…

La vie ne ment pas tellement.

Juste un peu…

Il est minuit, braves gens, dormez tranquilles

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Dans ma boîte à lettres ce matin, ou n’importe quel autre matin depuis trop longtemps déjà, un papier glacé. Des visages souriants, des titres en gras, des promesses admirables… Je ne fais plus la différence entre le catalogue de chez Lidl et le programme de ta liste, ou de n’importe quelle autre liste… Vous me promettez la même chose, vous m’annoncez un monde auquel je refuse de souscrire.

Vote pour moi, je te protègerai, regarde ce que je te propose, c’est nouveau, c’est moderne, c’est imparable, ça s’appelle la vidéoprotection, non, non, on ne dit plus vidéosurveillance, on n’est pas là pour te surveiller, on est là pour te protéger, tu sais bien.

L’étude de besoin n’est plus à faire, les faits sont là, les chiffres ne mentent pas.

On va TE protéger, tu vas voir ce que tu VEUX voir, tu vas pas regretter d’avoir voté pour nous.

T’as peur de l’étranger qui vient la nuit, viole ta femme, tue tes enfants, vole ton petit pécule si laborieusement amassé ? C’est fini à présent…

Il est minuit, braves gens, dormez tranquilles, la caméra veille sur vous.

Comme si les voisins, qui savent tout de tes allées et venues ne suffisaient pas, comme si la vieille à sa fenêtre, comme si la dame au coin de la rue, comme si la boulangère, comme si le facteur, comme si…

Il est minuit, braves gens, dormez tranquilles, la caméra veille sur vous et nous savons tout de vos petites vies.

C’est qui qui le gros méchant ? C’est le jeune, il fait rien qu’à boire le jeune, et à fumer aussi, il fait du bruit il rit trop fort le jeune. Si c’est pas dégueulasse aussi de s’embrasser comme ça, devant tout le monde, y’a des hôtels pour ça…

Il est minuit, braves gens, dormez tranquilles, la caméra veille sur vous.

Il faut renforcer le système de vidéosurveillance pour la prévention et la sécurité de tous, braves gens, tout le monde y a droit ! C’est un droit. Le droit à la PROTECTION. Personne ne devrait avoir à vivre sans vidéosurveillance, tout le monde a droit au progrès, tout le monde a droit à la protection.

Qui ose prétendre le contraire ?

Celui qui a tout à cacher, évidemment…

C’est pas bien catholique que de refuser la protection que la municipalité te propose, tu sais, pas bien catholique, ça… Tu fais pas partie de la majorité, ça n’est pas si grave, avec l’ouverture des police drive on trouvera toujours quelqu’un pour venir te dénoncer, un big mac et une délation, une. Simple. Rapide. Efficace.

Il est minuit, braves cons, dormez tranquilles, la caméra veille sur vous.