Le je veux

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Si ça se trouve le monde a été créé par Dieu à l’âge où il ne savait pas encore dessiner. Peut-être que Dieu n’a jamais appris à colorier sans dépasser les traits…

Elle est debout dans l’arrière-salle, elle a l’air fier de ceux qui savent qu’ils n’ont pas travaillé en vain. Elle regarde le sol, immaculé.

Bien sûr, demain, il faudra tout recommencer, il faudra serpiller, astiquer, faire briller mais maintenant, là, c’est parfait.

Elle jette un dernier regard satisfait sur son oeuvre, son corps commence déjà à se retourner mais saute à ses yeux le petit détail, par terre, comme un éclat de paille dans la lumière du matin.

Un cheveu.

Elle se penche, veut l’attraper du bout des doigts, ça glisse, l’ongle gratte sur le carrelage frais, elle tire dessus, c’est dur, ça résiste.

Et, surtout, elle n’en voit pas le bout…

Le cheveu se décolle soudain, long cheveu, trop long cheveu ce n’est pas un cheveu, ça ne peut pas être un cheveu, le fil court d’un coin de la salle à l’autre, sous les tables et les chaises, sous le vieux billard aussi et jusqu’à la fenêtre aux rideaux fanés.

Le cheveu file autour de sa main, elle enroule une fois deux fois cinquante fois autour du bras, bracelet de soie, sous la fenêtre dans le bois vieilli un trou infime laisse passer un courant d’air froid.

Et le cheveu.

Elle enlève son bracelet de fortune, petit tas sur le sol comme un nid pour les poussières de la nuit.

Elle sort.

Dehors, c’est la rue, silencieuse encore, de l’autre côté de la fenêtre, le cheveu encore.

Elle pose son pied sur le trottoir, le cheveu sous la chaussure.

Elle tire de toutes ses forces. Un cheveu ça casse mais celui-là résiste. Elle essaie encore. Peine perdue.

Bientôt, le bar va ouvrir, elle aurait déjà dû mettre en marche la machine à café, disposer dans les corbeilles en osier les croissants du matin, allumer le vieux poste de télévision…

Elle se penche à nouveau.

Tendre, le fil défile sans heurts, il suffit d’avancer…

Elle traverse le long du passage piétons tourne à gauche remonte la rue avance encore passe devant la vitrine de la boulangerie celle de la boucherie le bureau de tabac le cabinet d’avocats le médecin le cheveu continue de filer il glisse sur ses doigts et bientôt c’est la fin de la ville la route de terre qui mène à la forêt et

Sur un banc, à la lisière de la forêt, un joggeur s’est arrêté dans ses habits de sueur, il la regarde, intrigué, peut-être, elle le salue d’un signe de tête distrait et continue son chemin, à chaque fois qu’elle avance, comme par saccades étoilées, la poussière terreuse soulevée par le cheveu s’envole puis se repose sans un bruit.

Il est déjà midi, ou plus, elle ne le sait pas vraiment, elle a dépassé la forêt et les berges du lac aussi, au bout de la route c’est la grande ville.

Elle continue à avancer.

Elle a mal aux pieds, elle voudrait bien s’arrêter un peu, elle laisse alors le cheveu sur le ciment du trottoir et va s’attabler à la terrasse d’une brasserie. C’est étrange que ce ne soit pas elle qui serve, on dirait qu’elle savoure, le soleil sur la peau, le goût de la bière, le sandwich et jusqu’au café qui n’est pas tout à fait le même dans la ville d’à côté.

Tout à l’heure, il faudra s’en aller discrètement, elle le sait, ici pas plus qu’ailleurs on apprécie les sans le sou.

Elle aurait dû prendre son porte monnaie.

Et des chaussures de marche aussi.

Elle frotte ses mains l’une contre l’autre, tout doucement, ça pique un peu…

La serveuse est occupée à discuter avec un client, c’est le moment.

Elle se lève doucement, sans précipitation, les yeux rivés sur le cheveu, juste à l’endroit où elle l’a laissé, tout à l’heure.

Elle repart sans courir, il ne faut pas courir, c’est le meilleur moyen de se faire repérer.

Pendant qu’elle marche, le cheveu filant sur l’index, elle se raconte des histoires, elle ne pense pas à ce soir, elle ne pense pas à demain. 

Elle devrait.

Elle sait qu’elle devrait.

Elle préfère se raconter des histoires.

Elle pense à l’histoire de la vache qui a deux sous produits, le lait et la bouse. Le lait, aucun intérêt, mais la bouse : deux cas se présentent. Soit la bouse est dans un champ, soit elle est sur une route. Si elle est dans un champ, aucun intérêt, mais si elle est sur une route, deux cas se présentent. Soit quelqu’un passe, soit personne ne passe. Si personne ne passe, aucun intérêt, mais si quelqu’un passe, deux cas se présentent. Soit la personne voit la bouse, soit elle ne la voit pas. Si elle voit la bouse, aucun intérêt, mais si elle ne la voit pas, deux cas se présentent… Soit elle marche dedans, soit elle passe à côté. Si elle passe à côté, aucun intérêt, mais si elle marche dedans, deux cas se présentent. Soit elle crie, soit elle ne crie pas. Si elle ne crie pas, aucun intérêt, mais si elle crie « Oh la vache ! » a deux sous-produits, le lait et la bouse. Le lait, aucun intérêt, mais la bouse, deux cas se présentent…

Suivre le cheveu, ne pas le suivre.

Arrêter là, continuer.

Prendre le risque de l’absurde.

Prendre le risque du non sens en suivant le fil…

Elle marche longtemps, jusqu’à la nuit. Puis viennent d’autres jours et d’autres nuits, à la file, elle traverse des régions, puis des pays, elle arrive au bord de l’océan.

A chaque nouveau soleil, la même question : suivre le fil ou retourner en arrière ?

Suivre le fil, toujours, ses chaussures sont trouées, la semelle est usée, les cheveux et les ongles ont poussé mais suivre le fil sinon : à quoi bon tout le chemin fait ?

Le cheveu court sous l’eau…

Elle hésite, pour la première fois. Comment suivre le cheveu s’il chemine sous l’eau ?

Elle casse sa tirelire, elle loue un bateau. Juste avant le départ elle a pris soin de placer le cheveu au centre d’un anneau relié à une longue tige. L’océan, un nouveau continent, de nouveaux paysages, elle continue d’avancer.

De temps en temps, elle s’arrête, elle écoute les autres langues, les autres bruits, les autres chansons.

C’est doux. C’est loin.

Loin du café, loin des croissants dans les petits paniers d’osier, loin du vieux poste de télévision et sa musique, toujours trop forte, loin des nouvelles du monde qui se meurt, loin de loin et encore plus loin.

Un autre océan à traverser, d’autres pays, d’autres rencontres, certains la suivent sur sa route, un moment, d’autres la regardent simplement passer, étonnés, elle a fait la une des journaux, parfois.

C’est toujours la même question, lancinante, qu’on lui pose.

POURQUOI ?

Elle n’en sait rien. Elle invente les réponses au fur et à mesure du temps, les gens n’aiment pas les questions sans réponses alors elle répond et elle continue son chemin.

Le journaliste qui est là ce soir, alors qu’elle a reposé à terre le cheveu pour la nuit, demande à nouveau : « POURQUOI ? »

Lassée, elle répond : « Pour rien ».

Le journaliste insiste, ne comprend pas, elle a déjà fait des milliers de kilomètres, pourquoi continuer ?

Elle répond : « Si j’abandonne ce soir, alors j’aurais fait tout cela POUR RIEN. »

Le lendemain, elle reprend sa marche pour rien, à travers les villages, les déserts et les montagnes.

On l’oublie.

Le temps passe et l’on oublie ceux qui marchent pour rien, on veut d’autres nouvelles, encore plus nouvelles, des rêves à poursuivre, des crimes à maudire, des assassins à pointer du doigt et des saints à encenser.

Elle n’est rien de tout cela.

Elle suit le fil…

Elle fait le tour de la terre, évidemment quand on marche droit devant soi on finit toujours par revenir à son point de départ, elle fait le tour de la terre et des océans et, un matin, alors que le soleil vient juste de se lever, elle aperçoit la ville dont elle est partie.

Il s’est passé des jours, des mois, et même des années.

Elle entre dans la ville qui dort encore, elle se souvient des odeurs qui viennent de la boulangerie, elle croit les sentir, elle avance jusqu’au bar dans lequel elle travaillait jadis.

Dans sa poche, la clef, intacte.

Elle ouvre la porte, le cheveu toujours au bout du doigt.

Elle avance, presque timidement, à petits pas, il ne faut pas courir, elle se souvient, il ne faut pas courir c’est le meilleur moyen de se faire repérer.

Elle tire doucement sur le fil.

Dans le fond de l’arrière-salle, le grand miroir se met à trembler.

Elle s’approche.

Le cheveu est fiché dans le miroir, plus elle se tient près de la surface réfléchissante plus c’est comme si c’était l’un de ses propres cheveux mêlé à tous les autres, dans le reflet.

Elle a posé sa main sur la glace, juste là où le cheveu s’enfonce dans la matière.

Elle donne un petit coup sec.

Au même moment, elle ressent la douleur, fulgurante, à l’arrière de son crâne.

Elle vient de s’arracher un cheveu…

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