Que te reste-t-il pour te faire entendre d’une société qui est devenue sourde et aveugle ?

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Le texte qui suit a été écrit il y a dix ans, presque jour pour jour.

Je crois profondément que l’éducation est la clef de voute d’une société apaisée. Depuis plus de vingt ans, à force de niveler les contenus de l’enseignement vers le bas, on prépare de futurs terroristes, j’en suis hélas également persuadée. 

Ce qui arrive aujourd’hui, ce qui est arrivé en janvier de cette affreuse année, nous l’avons semé en acceptant, nous, parents, éducateurs, citoyens, que l’on puisse ainsi marginaliser et stigmatiser toute une frange de la population. Nous l’avons cautionné quand nous avons laissé le racisme décomplexé s’exprimer, nous l’avons cautionné quand nous avons haussé les épaules par sentiment d’impuissance et quand nous avons fermé les yeux aussi.

J’ai démissionné d’une éducation qui n’avait plus rien de « nationale », je n’ai pas su quoi faire d’autre, j’avais l’impression de hurler dans le vide.

Quand je hurle ça ne fait aucun bruit.

Quand des dizaines puis des centaines puis des milliers de gosses hurlent, ça n’est pas pareil…

A la violence, on répondra sans doute hélas par la violence.

Il est pourtant tellement, tellement urgent, de répondre enfin par une éducation NATIONALE…

05 novembre 2005

Et les braves gens de se demander pourquoi les banlieues brûlent…

Je me souviens d’avoir défilé au milieu de banderoles sur lesquelles était inscrit : « L’école n’est pas une marchandise ». Je me souviens de l’avoir scandé, moi qui suis si souvent muette pendant les manifestations. Je me souviens d’avoir espéré que l’on nous comprendrait ou au moins que l’on nous croirait. Je me souviens d’avoir entendu les informations le soir même : « Les professeurs manifestent pour la revalorisation de leurs salaires »…

Dites-moi :

Qu’est-ce qu’un enfant à qui on n’a pas appris l’esprit critique ? Qu’est-ce qu’un enfant à qui on n’a pas appris le second degré ? Qu’est-ce qu’un enfant qui ignore la nuance, la concession et toutes ces subtilités indispensables qui font la valeur d’un discours intelligent ?

Un adulte qui va voter pour un parti intolérant, un adulte qui ne comprendra pas le sens d’une caricature, un adulte qui va tuer au nom d’une religion, un adulte qui trouvera que les programmes télé sont bons, un adulte qui ne mettra pas en doute les promesses de certains politiques, un adulte qui confondra propagande et information, un adulte qui sera persuadé que si son pays va mal c’est à cause de telle ou telle population, un adulte qui pensera qu’on ne peut pas tout dire, qu’on ne peut pas rire de tout et qui bâillonnera ceux à qui il ne reste que l’ironie du désespoir…

Un bon consommateur…

L’école est une marchandise.

Quand t’as pas le sou, tu fais pas le difficile, tu vas au restau du cœur, tu prends ce qu’on te donne. Quand t’es né là où il faut, dans un centre ville bien propret, à l’abri de la racaille, tu vas chez Fauchon te délecter d’un sandwich (au foie gras), pour montrer que tu le comprends, toi aussi, le peuple. Les mômes qui vont dans mon bahut y prennent ce qu’ils peuvent. Un peu d’humanité, on n’est pas des chiens n’est-ce pas ? , et des miettes de savoir. Et l’on s’étonne qu’ils aient encore faim ? Et l’on s’étonne qu’ils fassent la « fine bouche » ? Et l’on s’étonne qu’ils refusent de bouffer les restes qu’on veut bien leur donner ? Ah ! Les pauvres ne sont plus ce qu’ils étaient… Mais autrefois, les pauvres, ils pouvaient encore rêver de ce qu’on appelait « la promotion sociale par l’école ». Autrefois, mes parents pouvaient quitter leur condition de fils et fille d’ouvriers. Autrefois, les gosses croyaient les maîtres qui leur disaient: « Si tu travailles bien à l’école, tu réussiras, tu iras loin ! »

L’école est une marchandise.

L’école est une marchandise et c’est moi qui la sers, le sourire aux lèvres. Pourquoi ? Je ne peux pas cesser de leur donner à manger, je sais qu’ils ont faim, je fais ce que je peux pour leur servir de l’amélioré, du délicat, de l’exotique, presque. Je voudrais ne pas baisser les bras, ne pas démissionner, lutter de l’intérieur.

Mais j’ai parfois tellement honte de moi dans mon uniforme de chez Mac Do…

Imagine un instant que tu es né à Clichy-Sous-Bois ou dans n’importe quelle autre ville ou quartier délaissé de France, là où les bus ne passent plus tellement, là où le chômage dépasse les 25 pour 100. Imagine un peu ce qu’on te répond lorsque tu cherches un stage ou un boulot, que t’as mis tes plus beaux habits et que t’as dit « bonjour-monsieur-s’il vous plaît-monsieur » et que tu dois « avouer » de quel collège tu viens.

Imagine un instant que tu vois passer Sarko sous les boucliers- valises en Kevlar, qu’il promet aux habitants de la cité de les « débarrasser des voyous » et de la « racaille », et promet encore de « nettoyer au Kärcher » la Cité des 4000 et toutes celles qui y ressemblent. Sarkozy à Argenteuil qui lève la tête et lance : « Madame, je vais nettoyer tout ça ! »

Imagine un instant que tu es né là-bas. Imagine un instant qu’il n’y a pas d’avenir pour toi dans ces lieux et que tu n’as pas l’argent qu’il faudrait pour acheter une jolie maison avec le jardin et les roses qui vont bien, en plein centre ville. Imagine que tes parents ne peuvent pas s’installer près du lycée Henri IV ! Imagine que tu n’as plus aucun espoir, que tu as parfaitement compris que le bac de ton bahut, si tu vas jusque là, ne sera jamais le même que celui qu’auront les enfants des élites.

Imagine un instant que tu n’en peux plus. Que tu n’en peux plus d’être humilié, d’être méprisé ! Que te reste-t-il pour te faire entendre d’une société qui est devenue sourde et aveugle ?

Et c’est si beau, une ville qui brûle, la nuit…

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  1. Quand donc comprendront-ils que tout commence avec l’éducation?
    Et lundi il va falloir en parler avec les gamins… une fois encore…
    Ces derniers temps je te comprends d’avoir claqué la porte… Moi aussi je commence à fatiguer de hurler dans le vide….

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