On n’aimait pas le jour de l’an

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On n’aimait pas le jour de l’an. Fallait aller embrasser les vieux. Fallait sourire à ces inconnus. Fallait jouer la comédie des enfants polis. Fallait se tenir tranquille.

Fallait rester à table. Fallait surtout pas demander si tu voulais qu’on te donne. Je regardais le petit bonhomme en plastique, sur la bûche. Un lutin qui sciait une bûche, sur une bûche… Juste à côté de lui, un champignon en meringue me faisait de l’œil. J’avais repéré la feuille de houx en pâte d’amande depuis un petit moment. J’espérais en silence. Fallait surtout pas demander si tu voulais qu’on te donne. Fallait rester si longtemps à table. Je regardais le petit jour qui luttait en vain contre la nuit. Un rayon de soleil blafard sur les carreaux rouille de la salle à manger de nos hôtes. Fallait se tenir tranquille. Je regardais les gros seins de la maîtresse de maison. Ils se soulevaient quand elle riait. Elle étalait devant nos yeux de gosses ses seins et son rire obscènes. On ne comprenait pas les plaisanteries des adultes mais on devinait. Et on baissait les yeux. Fallait jouer la comédie des enfants polis. Je faisais semblant d’écouter ce qu’ils me disaient. J’entendais leurs cris qui enflaient à mesure que le repas avançait et que les verres se vidaient. Des reliefs de foie gras, une orgie de papiers cadeaux, des angelots obèses, j’avais l’impression que les murs se rapprochaient, que j’allais finir au milieu d’une compression de marchandises humaines. Fallait sourire à ces inconnus. J’observais leurs faces rougies par l’alcool, leurs doigts accrochés à leurs fourchettes, leurs lèvres luisantes de graisse… ça sentait l’animal mort, ça sentait les litres de parfums que les épouses avaient reçu à Noël et l’after chèvre des maris, ça sentait le froid du dehors et le bois fumé aussi. Fallait aller embrasser les vieux. Ils tendaient leurs joues toutes ridées et ouvraient leurs bras. On avait peur de les briser. Ils disaient : « Fais pas ton timide, j’ai jamais mangé personne » mais on n’en était pas sûr. Peut-être qu’ils en avaient déjà mangé, des petits enfants, les ogres des contes ont toujours la voix mielleuse mais ce sont quand même des mangeurs d’enfants…

On n’aimait pas le jour de l’an. Si tu faisais le bisou, t’avais droit au petit sachet de chocolats. La vieille Azette était sèche et fluette comme une brindille. Elle piquait quand on l’embrassait. La vieille Azette on l’embrassait quand même. Et même que les chocolats, c’étaient toujours des boules crèmes, on ne pouvait pas faire pire que les boules crèmes. On espérait quand même et on croquait dans la première, avec un peu d’appréhension… La croûte de chocolat se brisait dans notre bouche et la douceur écœurante de la crème se répandait insidieusement dans notre palais. On réprimait une grimace de dégoût. On tentait désespérément de prendre un air gourmand. Pour lui faire plaisir. La vieille Azette on l’embrassait quand même. On n’aimait pas le jour de l’an. On n’aimait pas les boules crèmes. On n’aimait pas aller embrasser les vieux. Mais les joues d’Azette étaient comme deux petites cerises dans la froideur de l’hiver.

On n’aimait pas le jour de l’an.

Mais Azette et ses joues qui vous piquaient le cœur…

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