Un crime invisible est un crime qui n’existe pas

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Il y a le crime intérieur, celui qui ne se voit pas, les blessures invisibles comme autant de fils transparents prennent contrôle du corps, de la bouche et te meuvent comme marionnette, il y a le crime mental, celui qui ne se voit pas, celui qui ne se juge pas…
Le crime parfait, invisible et silencieux.

Et tellement simple…


Il y a une bergerie, il y a les agneaux et les moutons brisés, ceux qui ont cinq pattes, ceux qui boitent, ceux qui bêlent tristement en regardant derrière la clôture et les moutons noirs, aussi.
Choisis celui qui a l’air le plus doux, choisis celui qui a l’air le plus seul, choisis celui qui ne sait même pas qu’il est un agneau, choisis celui qui se prend pour un brin d’herbe, celui-là, oui, tu vois, ça n’est pas compliqué de le reconnaître.
Regarde-le, d’abord un peu, puis de plus en plus, regarde-le avec les yeux de sa mère, remplis-le d’amour, gave-le de tendresse et de mots qui construisent, dis-lui qu’il est unique, dis-lui qu’il est beau, dis-lui qu’il est utile et si tu ne sais pas ces mots-là répète ceux qu’on dit dans les romans d’amour, oui, tu vois, ça n’est pas vraiment compliqué de soumettre qui a besoin d’amour.
Isole-le, fais-lui comprendre à quel point les autres moutons ne le connaissent pas comme toi tu le connais, explique-lui à quel point la longueur de la corde dépend non de lui mais de ceux qui disent prendre soin de lui, assure-toi que peu à peu il n’y ait plus que toi, juste toi, toi, toi, oui, c’est facile tant que tu continues à le remplir de l’amour et de la reconnaissance qu’il attend il te suffit de continuer à le valoriser tout en dévalorisant tout ce qui ne vient pas de toi, sois doux, c’est la clef, sois doux dans la calomnie pour que jamais l’on ne t’accuse, toi tu protèges.
Voilà. Ton agneau t’est dévoué, ton agneau est conquis, ton agneau ne vit plus que par toi, que pour toi, tu as fait le plus dur.


Maintenant, tu peux commencer le carnage invisible.
D’abord, tu introduis le doute, tu fais croire à ton agneau qu’il a dit, fait, pensé ce qui n’existe pas mais dont tu sembles sûr, inébranlable.
Continue à observer ton agneau, alterne attitude protectrice et regard condescendant, commence à distiller le poison des reproches, commence à l’accuser de tout ce que tu es, mot par mot, geste par geste, dépose le fardeau de ta douleur sur ses épaules, c’est pour cela que tu l’as choisis.
Sois prudent, au début, l’agneau réagit, il est vital qu’il ne puisse pas communiquer avec autrui, fais bien attention à ce que tu sois toujours celui qui vient le consoler, caresse toujours après avoir giflé, toujours.
Ton agneau est fin prêt, il ne sait plus qui il est, il a besoin de toi pour confirmer qu’il ne vaut rien, qu’il ne peut rien faire sans toi, qu’il ne te mérite même pas car il est un poids pour le monde entier, il souffre d’une maladie qui ne se voit pas, blessures invisibles comme autant de fils transparents tu peux le manipuler à ta guise, écoute ses plaintes et frappe-le quand il pleure trop fort, les autres moutons ne doivent pas savoir, jamais, tu es le sauveur pas le bourreau, le SAUVEUR.


Demain, tu diras je n’ai pas su, je n’ai pas pu, je n’ai pas vu, demain tu diras comme tu l’aimais, comme il était fragile, comme il n’était pas destiné à ce monde cruel.
Aujourd’hui, tu peaufines ton crime parfait, tu sais que bientôt ton agneau n’aura d’autre choix que de se supprimer parce que ton fardeau est si lourd que, pour s’en débarrasser, il faut soit le laisser à un autre soit en finir, une bonne fois pour toutes.
Tu l’as bien choisi, ton agneau, tu sais qu’il est incapable de faire souffrir autrui il préfère retourner la douleur contre lui, il n’est pas digne et personne ne dira aucune parole pour qu’il soit guéri.


Quand l’agneau meurt, on pleure l’agneau, un peu, on accuse la vie, on accuse la maladie mentale, celle qui ne se voit pas, on dit que les victimes choisissent d’être victimes, on se serre les coudes entre moutons, à nous ça ne nous arrivera pas...
Quand l’agneau meurt on dit pas de chance, on dit le pauvre, on tourne la page.
Quant à celui qui crie « au loup »…


Il est des crimes invisibles, qu’on ne juge pas, qu’on ne jugera jamais.
Il est des victimes invisibles, qu’on ne plaint pas, qu’on ne reconnaîtra jamais.
Le dire, aujourd’hui hier demain, le redire et savoir que cela ne change rien, ou si peu, que les moutons continueront à se blottir les uns contre les autres, à bêler dans la même direction et à répéter, inlassablement, « un crime invisible est un crime qui n’existe pas ».
Le dire quand même.
En souvenir de ceux qui sont morts pour rien.
En silence.

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