Je lui avais écrit un petit mot

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Elle était assise toute seule en classe, elle regardait par la fenêtre et écrivait à l’encre violette. Quand elle parlait, on comprenait pas toujours ce qu’elle disait mais elle parlait pas souvent. Quand tout le monde riait, elle riait pas.

Je détestais cette ville, j’avais peur d’y crever sur place. Tout était gris, tout absolument tout tout gris, les maisons le temps les gens… on aurait dit qu’ils en avaient peur, peut-être même que ça les arrangeait bien qu’il se soit barré, le soleil…

Elle ressemblait à personne, elle passait ses récrés à lire adossée au pilier de la cantine, et qu’est-ce qu’elle pouvait lire… et jamais le même livre…

Comment pouvaient-ils vivre ? De quoi pouvaient-ils vivre, même ? Du temps qu’était mauvais ? Du film de la veille ?… J’avais douze ans… Je ne vivais que pour les lignes noires taillées dans les pages blanches…

Elle avait des mains si belles, si blanches et ces yeux, leur couleur, je pouvais la réciter par cœur mais qu’est-ce qu’elle faisait, ici ? et par quel miracle elle s’était retrouvée là, au milieu de nous ? Pour le savoir il aurait fallu lui parler mais j’osais pas… Elle me faisait peur…

C’était la cinquième F, autant dire que c’était pas les bons de la A, les bien habillés qu’avaient choisi allemand première langue… Qu’est-ce que je faisais là ? Je l’ignorais… Je n’étais pas à ma place mais je n’étais à ma place nulle part, je croyais. Je m’ennuyais.

Elle avait l’air fier, tellement fier… On lui causait pas, à cette fille, elle était dans un autre monde… Je sais même pas si elle se rendait compte qu’on existait. Comme on savait pas lui parler, on se moquait d’elle… Je me moquais pas d’elle. Ils se moquaient de moi.

Ils avaient l’air heureux, ils ne se posaient pas de questions, leurs chemins semblaient tracés. Je les regardais. Je les enviais. Moi aussi je voulais dire « ma vache » à la place de cartable, moi aussi je voulais fréquenter, moi aussi je voulais marcher avec… et rire comme eux, comme ils riaient…

Je lui avais écrit un petit mot, sur une feuille à carreaux, je l’avais glissée dans sa vache. Je savais pas comment lui dire de marcher avec moi…

Tous les jours se ressemblaient. Les humiliations succédaient aux moqueries…

« Ma chérie, je t’attendrai ce soir derrière l’église, à 17 heures, j’amènerai une bouteille d’orangina. Vincent ».

Ils se moquaient de moi mes livres mes habits mes dires mon corps médire mon corps mais je ne réagissais jamais. Ils m’appelaient la bombe sexuelle et me balançaient du pain à la gueule… quand je tournais le dos. Je recevais des petits mots assassins ou bien des rendez-vous d’amour, ça devait les amuser de m’imaginer en train d’attendre un amoureux qui n’existait pas… Je faisais semblant de rien, même pas mal…

J’avais attendu, deux heures. C’était l’hiver, il faisait froid. Elle était pas venue… Le lendemain, elle m’avait même pas regardé. J’existais pas pour elle. Je l’aimais…

Personne ne m’aimait. Et j’aurais tout donné pour un seul baiser…

 

 

 

Pourquoi l’imparfait ?

Pour que ces deux-là se retrouvent, imparfaits.

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  1. Ouch. Ca touche, ça fait grincer, il y a du froid ici, celui de l’attente en solitaire, dans la cours et derrière l’église. Tant d’attentes vaines et d’actes manqués. Merci pour ces mots là.

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