Elle chantait encore mais moins fort…

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C’était pas tous les jours facile les interventions en urgence vous savez, on en voyait défiler des frappés… des mous du bulbe, des pètes au casque et des… marginaux… des marginaux c’est ça qu’on nous demandait d’écrire dans les rapports…
La TS était assise, la tête contre les genoux, quand on était arrivés. Elle bougeait pas. Y’aurait pas eu la chanson, on aurait cru qu’elle était crevée…
…Le couteau dans ta main…
C’était à l’étage d’une maison de village, on aurait dit plutôt un grenier, devant la porte la proprio avait fait un signe vers le haut puis elle nous avait laissés seuls.
…Je voulais pas partir…
La TS devait avoir dans les 40 ans, peut-être plus, peut-être moins, c’était difficile à dire. Dans la pièce, y’ avait qu’un lit. Sur le plancher, un cendrier plein de mégots, une bouteille de coca, un paquet de gâteaux et une vieille photo. Rien aux murs. Pas de meubles. C’était tout nu, terriblement vide j’avais pensé…
…Je voulais pas qu’il meure…
C’était comme si elle savait pas qu’on était là, la TS, après elle se balançait d’avant en arrière, elle chantait encore mais moins fort…
On l’avait mise dans l’ambulance et elle avait pas résisté, peut-être qu’on n’existait pas vraiment pour elle. La proprio avait gueulé, elle aurait voulu qu’on nettoie le sang.
C’était pas notre job.
…Je voulais le protéger… Mon tout petit bébé…
Je pourrais pas vous dire pourquoi elle m’avait ému, moi, la TS, elle était pas spécialement attirante… Peut-être que je l’avais connue dans une vie antérieure, peut-être que je l’avais déjà sauvée, avant…
J’étais allé la voir alors, là-bas chez les fous, je voulais comprendre pourquoi elle me touchait comme ça…
Quelque chose clochait… Je savais juste pas quoi.
Quand j’étais rentré dans sa chambre, je m’étais dit qu’au moins elle avait des meubles, c’était idiot mais c’est ça que j’avais pensé en premier. Et puis qu’elle était belle, quand même…
…Le p’tit bébé vivait…
Là-bas, ils l’appelaient la 46, c’était le numéro de sa chambre, c’était pas pire… C’était mieux même. Un numéro c’est toujours mieux qu’un symptôme même si TS c’est vrai, c’était pas glorieux : ça présentait pas bien, d’emblée…
On m’avait briefé avant, pas m’approcher trop près d’elle, parler doucement… comme si je connaissais pas mon travail… Les cons… Ils disaient qu’elle parlait pas, qu’on savait rien d’elle sauf la chanson… la chanson qu’elle répétait toujours, en boucle.
A moi je pensais qu’elle parlerait, j’étais fort pour ça, je savais y faire j’étais patient moi, je savais les écouter, c’était un don.
…Je voulais pas qu’il meure je voulais le sauver…
Elle était assise comme la première fois : la tête contre les genoux. Elle se balançait encore…
Je m’étais approché, elle avait levé la tête et avait reculé aussitôt. C’était de la terreur que je voyais dans ses yeux… Je m’étais éloigné un peu. Elle s’était calmée à la fin. Alors j’étais revenu. Une fois puis une autre fois et encore une autre fois…
Je posais des questions, tout doucement, elle répondait pas.
Elle chantait…
Je posais mes questions et elle répondait pas, je posais encore et elle disait toujours rien.

…Je voulais pas qu’il meure je voulais le sauver…

La Vérité c’était que j’existais pas, moi… J’existais pas… Elle s’en foutait de moi, tout ce qu’elle faisait c’était de se plaindre, est-ce qu’au moins elle s’était demandé ce que je voulais, moi ? Si ça continuait elle n’allait laisser que des ruines derrière elle, elle allait me détruire, me prendre ce que j’avais de plus beau…
De toute façon, j’avais jamais vraiment compris les paroles de sa chanson, elle articulait pas, elle parlait juste pour elle alors…
J’étais plus retourné la voir. Jamais.
Après tout elle était libre, elle faisait ce qu’elle voulait n’est-ce pas ?
C’était son choix, à elle d’en assumer les conséquences, elle fuyait, c’était facile tellement facile, je lui avais proposé mon aide mais elle était pas capable de l’entendre, elle entendait rien, elle était pas dans la réalité, en plus elle me prenait pour son bourreau, comme si j’étais capable de faire du mal à une femme enceinte, ça rimait à rien, à part à me faire du mal à moi encore et encore et je m’étais promis de ne plus jamais souffrir à cause de…
Il aurait plus manqué que cette folle psychopathe m’empêche de dormir…
N’empêche, je dormais plus.
Salope.

De chanson.

 

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que c’était la seule langue que savait l’enfant qui n’était pas né…

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