Nous écrivions pourtant

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Nous étions à la recherche d’un autre temps, oubliant ceux qui nous avaient précédés, croyants de l’ère numérique…

Le présent ne savait pas durer, aussi nous inscrivions-nous dans un passé imparfait avec le vague espoir de laisser une trace, quelque part.

Nous voulions ignorer qu’à peine quelques heures plus tard, nos vêtements, nos idées, nos images… tout prendrait la couleur de l’imparfait.

Nous écrivions pourtant, et même le présent, une fois écrit, prenait une teinte nostalgique.

Qu’est-ce qui pouvait bien être définitif ? Restait-il encore un morceau d’absolu, quelque part ?

Fallait-il continuer à chercher à l’imparfait ? Ce qui était écrit prenait couleur d’absolu. Mais était-ce pour de vrai ?

Nos photos faussement vieillies révélaient des visages fatigués de réinventer le temps.

Génération instagram, connectés au présent, nous étions du passé avant même que d’être du temps. Nous ne voulions pas le savoir.

 

Je préférais parler de moi à l’imparfait de mon vivant. Je n’avais pas assez d’une vie pour accepter la mort.

 

Nos messages avaient une durée de vie limitée, nos mots étaient périssables. Nous livrions, impudiques, des pensées qui fanaient aussitôt.

Il suffisait d’être, d’être là, d’être à l’autre, linkantrelinkant à tout va, hyperprésent. Il suffisait d’être en moins de 140 caractères.

Nous suivions, nous étions suivis. Nous ignorions tout de la route que nous prenions ensemble : être le premier n’avait plus d’importance.

Nous suivions, nous aussi, des centaines ou des milliers d’autres nous-mêmes. Etions-nous narcissiques ?

Nous avions le sentiment d’être suivis, certains par plus de mille personnes. Etions-nous paranoïaques ?

Assis derrière nos écrans, les mots nous tenaient debout. Nous cherchions cela. Les mots debout de l’autre au milieu des mots de boue.

 

Je

 

On n’en finissait jamais de se remercier les uns les autres. A peine avait-on le temps d’écrire le plus important que le nombre autorisé de

C’était à qui s’autociterait le plus, mais nous étions modestes, ou voulions le faire croire : nous citions « nos » autres.

Pour être reconnu fallait relayer, linker, liker, lire en espérant être lu, jeter des bouteilles à la toile…

Fallait vivre au présent, relayer, linker, liker…

Nous étions imparfaits, imparfaitement présents, pétris d’un passé qui collait au clavier.

Quand les images, quand les photos, quand les infos, restaient les mots qui nous tenaient. Debout encore.

 

Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme. Je suis un vecteur de mots, rien de plus. Un vecteur imparfait comme chaque humain.

 

Peu importaient la classe le sexe ou l’origine, l’imparfait n’était ni homme ni femme, il était mots. Nous étions mots.

Il n’y avait pas de « elle », il n’y avait pas de « il », ni écrits vains ni vaines, des mots indépendants, asexués. Les idées étaient libres.

Nous vivions dans des cercles fermés, dans un monde de beaux mots, à l’abri du vulgaire, à l’abri du monde aussi.

Sur nos routes, 140 signes à dire plus long que le rouleau de Kerouac, c’était peine perdue mais nous le faisions quand même…

On était libre, on le croyait, on disait que c’était la contrainte qui libérait. On écrivait petit et on en était fier. On rêvait…

Nous cherchions l’âme derrière les machines, nous trouvions des mots. C’était déjà ça. Nous nous sentions moins seuls.

Debout encore.

 

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que nous étions des mots vivants… debout encore.

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