On n’était pas là pour manger, officiellement

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« C’est dans le grand coffre maman », avait dit l’un des fils. La mère avait soupiré… « Il va falloir enlever tout ce qui est posé dessus ». Elle avait retroussé ses manches… Le père avait quitté son fauteuil, fallait faire de la place, il s’était rabattu sur un coin de canapé près de la cheminée, il avait vite fermé les yeux, de peur peut-être qu’on ne lui demande son aide.

C’était l’hiver, il faisait déjà presque nuit, on avait dû manger un plat interchangeable avec des marrons et les enfants, sans doute, avaient dû terminer leur assiette avant d’avoir l’autorisation de pouvoir retourner à leurs jeux. Le dessert n’était pas encore servi, on avait le temps, on n’était pas là pour manger, officiellement. Repas interminables des dimanches de décembre, le père somnolait dans un coin, ou peut-être faisait-il semblant…

Sur la petite table du salon s’entassaient, au fur et à mesure du ménage de la mère, le téléphone, la vierge en plâtre, les piles de papiers, les journaux et la petite danseuse en cuivre qui servait de domicile aux araignées frileuses. Mais où mettre le tableau ? Un tableau c’est précieux, pensait la mère, ça vaut, prenons-en soin, là, retourné contre le fauteuil il sera bien.

C’était l’hiver et le superflu s’entassait sur la table, fallait ouvrir ce coffre, ils étaient là, tous autour de la mère, à guetter le moment où il s’ouvrirait enfin. Le père s’était réveillé soudain, ou peut-être avait-il fait semblant, on voyait à son air réjoui que l’attente allait prendre fin. La mère, dans un geste lourd, avait soulevé le couvercle en bois, elle se penchait à présent à l’intérieur, on ne voyait plus de son frêle corps que ses jambes maigres qui s’agitaient un peu sous l’effort. Elle était ressortie victorieuse de sa bataille contre le réel, les yeux brillants, une perle de sueur à son front.

C’était l’hiver, il était impensable de survivre sans le bocal de cerises à l’eau de vie.

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que nous n’avons pas survécu.

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