Il opposait la question

Il opposait la question

Chaleur des nuits d’insomnie. Une feuille tombait-elle de l’arbre, il faut parler franchement, le voilà qui dégringolait le large escalier, vainqueur vaincu… et pourtant…

La démocratie était la seule complice de son premier enfant, et qu’elle nous enterre, si elle le souhaitait.

Pauvre lui-même, il ne savait pas prendre un moment de repos… et pourtant…

Essaie de le faire recuire cinq ou six fois, avaient conseillé les vieilles sorcières aux cheveux gris.

 

Chaleur des nuits d’insomnie. Aussi l’échafaud de ses jours ressemblait-il à une servante qui craint un renvoi.

Désireux d’être pris au sérieux, ses nuages se formaient des opinions.

Il opposait la question, tout simplement.

 

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que ses doigts ne connaissaient pas d’autre langage.

Oui, mais il fallait choisir

Oui, mais il fallait choisir

Elle n’y arrivait pas. Pourtant, ça n’était pas bien compliqué, il suffisait de cliquer sur un trajet, elle aurait même pu choisir au hasard si elle avait voulu… Oui, mais il fallait choisir, c’était bien là le problème, un peu comme ces rangées de jambon qui la pétrifiaient dans les allées des supermarchés géants, des murs de jambons ou des murs de billets de train, quelle différence cela faisait, dans le fond ?  Et le temps passait, l’écran indiquait qu’un certain Nous l’ invitait à poursuivre sa recherche en remplissant ses critères de sélection alors elle acceptait aimablement l’invitation et essayait tant bien que mal de remplir les critères de sélection…

“Votre destination est inéligible.”

Elle n’y arrivait pas et ce n’était même pas vraiment la faute de Nous, juste sa faute à elle. Elle voyait des milliers de trajets, ne savait lequel sélectionner, comme s’ils se valaient tous, et sans doute se valaient-ils tous… Elle comparait les temps de correspondances, se demandait s’il était possible de réaliser physiquement avec une valise de plus de cinquante kilos tel ou tel changement de gare dans la capitale, si par hasard ce ne serait pas moins cher sur un site concurrentiel, s’il fallait vraiment se fier aux indications données par le site officiel attendu qu’elles étaient passablement fluctuantes…

“Suite à une erreur technique, nous vous invitons à réessayer ultérieurement.” 

Elle n’y arrivait pas.

Elle prenait le billet le plus cher, le trajet le plus compliqué, les correspondances les plus improbables et les plus nombreuses. Elle attendait toujours le dernier moment.

 

Pourquoi l’imparfait ?

Parce qu’ultérieurement.

Il pensait pas que ça aurait filé si vite

Il pensait pas que ça aurait filé si vite

Il avait commencé par tirer sur un tout petit bout, en haut du mur. C’était étrange, il pensait pas que ça aurait filé si vite, mais ça filait vraiment vite, sous les fleurs mauves du papier y’avait des rayures vertes, mais qu’est-ce qu’il y avait sous les rayures vertes et quand est-ce qu’il le verrait enfin le vrai mur, le mur sans ses habits, la peau du mur du vrai mur, de celui qu’on dit même qu’il a des oreilles ?

Peut-être que c’était pour passer le temps, peut-être le souvenir du goût de l’interdit qu’on brise aussi, du c’est pas permis mais je le fais quand même, comme quand il était tout gosse et qu’il avait pas le droit de dessiner là où il voulait, c’est que sur le papier elle avait dit maman mais pas le papier bleu qui avait déjà des fleurs dessus, les belles fleurs mauves elle disait, ça manquait pourtant de jaune et il était beau aussi mon soleil…

Il déchirait les murs, consciencieusement, le papier criait dans chaque pièce et par terre les années se mêlaient les unes aux autres, les rayures vertes de la mort de la tante Berthe qui buvait trop mais fallait pas le dire, l’orange de l’année de la quatre ailes qu’on pouvait pas porter même si on était un ange, les roses roses de l’année où Mémé avait cassé son fémur et  on avait le droit de le dire et les carrés marron de l’hiver où papa avait… enfin… les marrons…

Le papier, ça criait en silence, comme les mots qu’on mettait dessus, ça faisait un bruit étouffé, juste en tombant par terre… Il continuait à décoller les couches des années, une par une, il s’acharnait, il avait les mains en sang mais il s’arrêterait pas, il irait jusqu’à la peau du mur, jusqu’au cœur de pierre.

Dans la maison vide les années s’amoncelaient en strates de papier fané.

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que si tout était parfait, rien ne le serait.

Mais c’était lui sur la photo

Mais c’était lui sur la photo

Elle avait gardé pendant vingt ans une photo de classe aux couleurs passées. C’était un vieux morceau de papier glacé, trop fin, trop fragile, mais c’était lui sur la photo.
La photo c’était comme un talisman, le seul morceau de lui qu’il lui restait. Pour toute la vie, elle disait. Elle avait gardé la photo pendant vingt ans dans son portefeuille. Pour quand elle était seule, pour quand elle attendait, pour quand elle était triste, pour quand elle avait peur… c’était la preuve qu’il existait, lui, quelque part sur la terre…

Debout, à droite au dernier rang, il a les bras croisés, regard sur le côté. Au premier rang, à gauche, elle dirige ses yeux dans la direction opposée. Ils se guettaient. Ils s’attendaient. Mais fallait le temps de faire le tour de la terre pour espérer se retrouver un jour, sinon au milieu, au moins au point de départ, sur la photo…

Beaucoup plus tard, elle  : “J’ai gardé vingt ans cette photo de toi”.
Lui : “Ce n’est pas moi sur la photo, c’est quelqu’un d’autre”.
Elle croyait qu’il voulait dire qu’il avait changé, qu’il n’était plus cette personne. Mais ce n’était pas le cas.

Ce n’était pas lui sur la photo.

Pourquoi l’imparfait ?
Parce que ce n’était pas possible c’était forcément lui et pourtant… ce n’était pas lui sur la photo… pas lui sur la photo… lui sur la photo.

On n’était pas là pour manger, officiellement

On n’était pas là pour manger, officiellement

“C’est dans le grand coffre maman”, avait dit l’un des fils. La mère avait soupiré… “Il va falloir enlever tout ce qui est posé dessus”. Elle avait retroussé ses manches… Le père avait quitté son fauteuil, fallait faire de la place, il s’était rabattu sur un coin de canapé près de la cheminée, il avait vite fermé les yeux, de peur peut-être qu’on ne lui demande son aide.

C’était l’hiver, il faisait déjà presque nuit, on avait dû manger un plat interchangeable avec des marrons et les enfants, sans doute, avaient dû terminer leur assiette avant d’avoir l’autorisation de pouvoir retourner à leurs jeux. Le dessert n’était pas encore servi, on avait le temps, on n’était pas là pour manger, officiellement. Repas interminables des dimanches de décembre, le père somnolait dans un coin, ou peut-être faisait-il semblant…

Sur la petite table du salon s’entassaient, au fur et à mesure du ménage de la mère, le téléphone, la vierge en plâtre, les piles de papiers, les journaux et la petite danseuse en cuivre qui servait de domicile aux araignées frileuses. Mais où mettre le tableau ? Un tableau c’est précieux, pensait la mère, ça vaut, prenons-en soin, là, retourné contre le fauteuil il sera bien.

C’était l’hiver et le superflu s’entassait sur la table, fallait ouvrir ce coffre, ils étaient là, tous autour de la mère, à guetter le moment où il s’ouvrirait enfin. Le père s’était réveillé soudain, ou peut-être avait-il fait semblant, on voyait à son air réjoui que l’attente allait prendre fin. La mère, dans un geste lourd, avait soulevé le couvercle en bois, elle se penchait à présent à l’intérieur, on ne voyait plus de son frêle corps que ses jambes maigres qui s’agitaient un peu sous l’effort. Elle était ressortie victorieuse de sa bataille contre le réel, les yeux brillants, une perle de sueur à son front.

C’était l’hiver, il était impensable de survivre sans le bocal de cerises à l’eau de vie.

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que nous n’avons pas survécu.

Elle tenait debout, ça suffisait

Elle tenait debout, ça suffisait

C’est pas qu’elle était bien belle, ni même qu’elle avait vraiment beaucoup de valeur, elle était vieille et tombait en morceaux. C’était pas grave, elle tenait debout, ça suffisait, elle tenait chaud l’hiver, il y faisait bon vivre. La maison de la grand-mère, c’est comme ça qu’ils l’appelaient, les trois frères. Chacun d’entre eux la connaissait sur le bout des genoux à force d’avoir frotté la poussière et enlevé les ronces aussi, parfois. La grand-mère n’était pas riche, la maison c’était son héritage. Pas de chauffage, une cheminée – on avait installé un poêle ensuite -, une grande pièce à vivre comme ils disent aujourd’hui pour parler du salon, sauf que là c’était vraiment LA pièce à vivre, les toilettes au fond du jardin vous savez bien…

La mère avait donné la maison au fils aîné, les deux autres vivaient au loin et puis, lui, le grand frère, c’est sans doute celui qui y tenait le plus. C’était devenu chez lui, à coups de peinture, de ciment et de sueur, c’était la maison des rêves à venir, du jour où il aurait de l’argent et du temps, beaucoup de temps, à planter les bulbes, arroser les plants et tailler les haies aussi. Et une femme qui lui tiendrait la main le soir, après les travaux, assis au chaud devant la vieille cheminée. Le moindre sou économisé c’était pour la maison, c’était pour les rêves. Il y avait emmené femme enfants et amis, le bonheur ça se partage, on y avait fêté les anniversaires, les mariages et les Noëls, ça sentait la tarte aux pommes et les marrons grillés, ça sentait les vacances et les souvenirs d’enfance vous savez bien…

C’était pas grand chose comme héritage, juste quatre murs rafistolés mais ça tenait debout et ça liait tout. Les rêves et la réalité,  les petits et les grands, les grandes tablées sous les feuilles du Polownia, celui-là même que la grand-mère avait planté et qu’elle appelait “mon arbre chinois”. C’était pas grand chose mais pour lui, le grand frère, c’était un rêve à portée de la main et ça c’était pas rien. C’était tout.

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que cette nuit elle a brûlé, la maison de la grand-mère. Ne restent que les murs, encore debout.

Elle fuyait les silences

Elle fuyait les silences

Elle avait tout le temps peur et peur de tout le temps, elle s’empêchait de vivre par crainte d’être déçue par la vie même.

Elle s’emmêlait dans les paradoxes, doutait avec constance, prenait une décision irrévocable qu’elle révoquait toujours dans l’heure.

Elle était amoureuse, souvent, elle rêvait ses amours et ses ruptures à l’avance, elle disait que rien ne dure sauf la mort.

Elle redoutait par-dessus tout les tablées des restaurants, scrutait le visage des convives avec anxiété, elle guettait le moment fatidique où l’on n’a plus rien à se dire.

Elle fuyait les silences, elle fuyait la vie même.

 

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que ça n’est plus.

 

Il faisait même la vaisselle

Il faisait même la vaisselle

Il était beau, mais pas trop. Il ramassait les crottes des chiens dans la rue, alors qu’il en n’avait même pas, de chien à lui. Il était jeune, mais pas trop. Il attendait toujours que le petit bonhomme soit vert pour traverser, dans les clous.  Il était intelligent, mais pas trop. Il était toujours de bonne humeur et il souriait même aux inconnus. Mais pas trop.

Il emmenait ses gosses à l’école, transportait les sacs de courses, animait des cours de ping-pong, distribuait des tracts pour une association humanitaire… Il allait partout promenant fièrement son éternelle bonne humeur et son air d’enfant béni. On disait bien sûr de lui qu’il était le gendre idéal, une femme, deux enfants charmants, il faisait même la vaisselle. Mais pas trop.

Parfait comédien, parfaitement chrétien, parfait mari, parfaitement marri, parfait somnifère, parfaitement père, parfait fils, parfaitement lisse, parfait patient, parfaitement client, parfait professionnel, parfaitement conventionnel…

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que parfait te ment. Mais pas trop…

Vous dansiez

Vous dansiez

Vous dansiez, il n’y avait pas un bruit et vous dansiez, vous aviez enlevé vos souliers, vos pieds nus soudain comme le silence… vos pieds nus… Vous dansiez et je ne sais dire encore ce que vous dansiez, ni pour quoi ni même pour qui mais… vous dansiez, vous dansiez et je n’avais jamais rien vu de plus émouvant que vos pieds nus qui dansaient dans la poussière…

Pourquoi l’imparfait ?

Pour une dernière danse.

Nous étions des millions à rêver qu’un jour peut-être…

Nous étions des millions à rêver qu’un jour peut-être…

Elle s’appelait Christa, en vrai elle avait un nom aussi, mais je ne l’ai pas retenu. Elle avait une tête de poupée qui dépassait d’une infâme combinaison, soit bleue, soit orange, la dernière fois. Elle était institutrice, elle n’avait pas vraiment d’âge, elle était plutôt belle mais c’était pas non plus… je ne sais pas exactement. Elle représentait la middle class américaine et, quand on la regardait, on pouvait s’identifier à elle, c’est même pour ça qu’elle avait été choisie, Christa.

Je rêvais depuis l’enfance qu’un jour j’irais dans l’espace. Christa aussi. Alors, quand je l’avais vue, elle, simple institutrice, première “passagère de l’espace”, je m’étais dit que c’était possible, que peut-être, un jour moi aussi…  Nous étions des millions à rêver qu’un jour peut-être… Et Christa avait été choisie pour nous représenter, elle devait donner un cours de tout là-haut, haut très haut, que ses petits élèves pourraient suivre de tout en bas, bas très bas.

Je me souviens, c’était en direct le décollage, ce mardi 28 janvier 1986. Elle avait fait un petit signe de la main pour dire à tout à l’heure là-haut, elle avait un petit sourire, un peu peur aussi, sans doute, c’est qu’elle était pas vraiment habituée… Elle avait un sourire timide, humble et fier à la fois. Elle avait des étoiles dans les yeux. 73 secondes après le décollage. 73 secondes…

Pourquoi l’imparfait ?

Parce que le temps de compter jusqu’à 73 et c’était terminé.